🛢️ « On ne pourra pas se passer des fossiles » : ils ont raison, à un détail près

Catégorie

Énergie

Auteur

Maximilien Petitgenet

Temps de lecture

8 Minutes

cms image
man image

Maximilien Petitgenet

Fondateur

« Montrez-moi une seule feuille de route pour sortir des fossiles qui ne nous ramène pas au temps des cavernes. » Le réflexe est de voir dans ce type de déclaration une pure manœuvre rhétorique. Ce serait sous-estimer la part de vérité qu'elle contient. CE QU'ILS DISENT DE VRAI Les énergies fossiles représentent environ 80 % de la consommation d'énergie primaire mondiale, une proportion qui n'a quasiment pas bougé depuis vingt ans malgré la montée des renouvelables. Notre monde industriel et mondialisé a été rendu possible par elles. L'énergie n'est pas un secteur économique parmi d'autres : c'est ce qui permet à tous les autres de fonctionner. Une usine, un hôpital, un réseau de transport, une exploitation agricole consomment de l'énergie pour transformer de la matière, et cette énergie vient encore, à 80 %, du sous-sol. Pour mesurer ce que cela représente concrètement : l'énergie contenue dans 50 litres d'essence — un plein de voiture — équivaut à peu près au travail physique que fourniraient une centaine d'hommes en bonne santé pendant une journée entière de labeur. Chaque citoyen d'un pays industrialisé dispose ainsi, en permanence, de l'équivalent de plusieurs centaines de travailleurs invisibles pour chauffer, transporter, produire et nourrir. Retirer cette énergie brutalement, ce n'est pas revenir à une vie plus simple : c'est licencier du jour au lendemain l'essentiel de cette main-d'œuvre dont dépend tout l'appareil productif. La France pourrait se croire à l'abri grâce au nucléaire. C'est confondre énergie et électricité. Même en France, la majorité de l'énergie consommée reste du pétrole ou du gaz, exclusivement importés. L'histoire va dans le même sens. Aucune transition énergétique passée n'a remplacé une source majeure en moins de plusieurs décennies : il a fallu un peu plus d'un siècle au charbon pour supplanter la biomasse traditionnelle à la fin des années 1880, et près de 80 ans au pétrole pour atteindre 25 % du mix mondial. Les énergies s'empilent les unes sur les autres plus qu'elles ne se remplacent. La formulation exacte devrait donc être : nous ne pourrons pas nous passer rapidement d'énergie fossile sans contrepartie douloureuse. LE DÉTAIL QUI CHANGE TOUT L'affirmation est vraie dans un monde où le dérèglement climatique n'existe pas. Dans le monde réel, l'opposé est également vrai : nous ne pourrons pas continuer à consommer de l'énergie fossile durablement sans contrepartie encore plus douloureuse. Nous sommes pris entre deux contraintes, et aucune des deux ne se négocie.

LA CONTRAINTE AMONT : LE DÉCLIN A DÉJÀ COMMENCÉ Ce que les dirigeants pétroliers omettent de préciser, c'est que le déclin du pétrole brut mondial est déjà engagé. Le pétrole conventionnel — le plus facile à extraire — a atteint son pic historique en novembre 2018, à 84,5 millions de barils par jour. Il n'a plus jamais été égalé, affichant même une baisse de l'ordre de 2,2 millions de barils par jour quatre ans plus tard. Ce déclin a été temporairement masqué par le schiste américain. Ce sursis semble terminé. Porté à bout de bras pendant dix ans par des taux d'intérêt nuls qui ont poussé les investisseurs à financer à perte une industrie non rentable, le secteur a épuisé ses meilleurs gisements et fait face au déclin naturel foudroyant de ses puits. Pour l'Union européenne, qui importe la quasi-totalité de ses hydrocarbures, The Shift Project estime que la production pétrolière totale de ses principaux fournisseurs actuels pourrait être inférieure de 10 % à 20 % à son niveau de 2019 dans le courant de la décennie 2030. L'Agence internationale de l'énergie, pourtant plus prudente sur l'idée d'un pic géologique déjà acté, ne dit pas autre chose sur le fond. Dans son World Energy Outlook 2025, elle rappelle que l'essentiel des investissements pétroliers et gaziers sert déjà à compenser le déclin des champs existants, et non à satisfaire une nouvelle croissance. Sans nouveaux projets ni dépenses sur les gisements actuels, la production mondiale chuterait d'environ 5,5 millions de barils par jour chaque année. Patrick Pouyanné, patron de TotalEnergies, résume la mécanique d'une formule parlante : « chaque année nous perdons 3 à 4 % de capacité mondiale ». Autrement dit, « on perd chaque trimestre un TotalEnergies en pétrole », et l'industrie est condamnée à « se battre comme les Shadoks » pour compenser. Un point mérite d'être souligné, parce qu'il est contre-intuitif. Un choc d'approvisionnement non anticipé ne libère personne du fossile. Il aggrave le problème climatique. C'est exactement ce qui s'est produit en 2022 : privée de gaz russe du jour au lendemain sans avoir anticipé la bascule, l'Europe n'a pas accéléré sa sortie des fossiles. Elle s'est rabattue sur l'énergie fossile la plus sale qu'elle avait sous la main.
LA CONTRAINTE AVAL : LA PHYSIQUE NE NÉGOCIERA PAS De l'autre côté de l'étau, les chiffres sont tout aussi têtus. En 2024, la température moyenne mondiale a dépassé pour la première fois, sur une année civile entière, le seuil de 1,5 °C par rapport à l'ère préindustrielle : +1,55 °C selon l'analyse consolidée de l'Organisation météorologique mondiale. Une seule année au-dessus de 1,5 °C ne signifie pas que l'objectif de l'Accord de Paris, qui se mesure sur plusieurs décennies, est hors de portée. Mais le budget carbone restant pour avoir une chance raisonnable de tenir cet objectif est désormais extrêmement réduit : au rythme actuel d'environ 40 milliards de tonnes de CO₂ par an, il sera épuisé d'ici 2030. Le GIEC définit un avenir « vivable » comme un état où les sociétés humaines conservent leur capacité à assurer durablement leurs besoins fondamentaux : sécurité alimentaire et hydrique, santé publique, habitabilité des territoires, stabilité économique. Au-delà d'un certain niveau de réchauffement, ce n'est plus seulement plus difficile de nourrir, loger ou soigner une population : c'est l'infrastructure même de cette capacité collective qui se dérobe. Contenir le réchauffement bien en dessous de 2 °C n'est pas une préférence politique. Selon le GIEC, un développement résilient au climat est déjà difficile au niveau actuel, deviendra plus limité au-delà de 1,5 °C, et impossible dans certaines régions au-delà de 2 °C. PAR QUOI REMPLACE-T-ON 80 % ? Le GIEC, dans son rapport sur l'atténuation, décrit quatre leviers, dans cet ordre. 1. Ne pas remplacer, mais réduire. Sobriété et efficacité énergétique diminuent le besoin avant même de se demander comment le couvrir. Le GIEC évalue ce levier à 40 % à 70 % de réduction des émissions d'ici 2050 dans plusieurs secteurs : bâtiments, transport terrestre, alimentation. 2. Électrifier, ce qui augmente le rendement. C'est plutôt une bonne nouvelle : les fossiles sont une source d'énergie inefficace. Nous les brûlons pour produire de la chaleur, que nous convertissons en mouvement ou en électricité, ce qui se heurte à la loi de Carnot. Une bonne partie de l'énergie part nécessairement en chaleur perdue. En électrifiant, on a besoin de moins d'énergie pour le même service. Une voiture électrique consommera toujours moins d'énergie qu'une thermique pour la même distance. Une pompe à chaleur consommera toujours moins qu'une chaudière à gaz pour la même chaleur. Le simple changement de vecteur fait disparaître une partie du problème. Certains usages s'y prêtent directement : une large part du transport routier, le chauffage des bâtiments, une partie de la chaleur industrielle, la majorité des usages domestiques. D'autres sont beaucoup plus difficiles : aviation longue distance, procédés à très haute température, sidérurgie, une partie du transport maritime, chimie, engrais. 3. Alimenter cette électrification en bas-carbone, renouvelable et nucléaire. Puis, seulement pour les usages qui ne peuvent vraiment pas être électrifiés, des vecteurs alternatifs : hydrogène, biogaz, carburants de synthèse. Réservés à ces cas, et non déployés par défaut là où une solution électrique existe. Ce n'est donc pas le rôle de l'hydrogène de propulser des voitures particulières. 4. En dernier recours, pour les émissions résiduelles, les puits de carbone : captage-stockage et solutions fondées sur la nature.
LE POINT DE DÉSACCORD RÉEL Le précédent historique — un siècle pour le charbon, quatre-vingts ans pour le pétrole — mesure des transitions non pilotées, dictées par le seul jeu du marché. Une sortie politiquement organisée et budgétairement soutenue peut, en théorie, accélérer ce calendrier. Mais elle suppose un choix collectif qu'aucune transition passée n'a eu à faire. C'est là, et seulement là, que se situe le vrai débat. Pas sur le « si », mais sur le « comment » et le « à quelle vitesse ». À RETENIR • Ceux qui rappellent notre dépendance aux fossiles ne mentent pas : 80 % de l'énergie mondiale, et une sortie brutale serait économiquement violente. • Le sous-sol impose son propre calendrier : le pic du pétrole conventionnel est passé depuis 2018, et un choc non anticipé pousse vers le charbon, pas vers la sobriété. • Le climat impose le même calendrier, en plus serré : 2024 a dépassé 1,5 °C, et le budget carbone restant représente quelques années d'émissions. • Il n'existe aucun scénario indolore. La seule question qui vaille : cette sortie sera-t-elle choisie ou subie ?

Que faire ?

À l'échelle individuelle : • Réduire sa dépendance aux usages les plus consommateurs de fossiles : chauffage au fioul ou au gaz, véhicule thermique du quotidien, transport aérien. • Anticiper plutôt que subir. Isoler son logement avant la prochaine flambée des prix, c'est se prémunir contre un choc plutôt que de le découvrir en pleine crise, comme l'Europe en 2022. • Orienter son épargne vers des acteurs qui anticipent la sortie plutôt que ceux qui parient sur sa prolongation indéfinie. À l'échelle collective : • Soutenir une planification énergétique de long terme — rénovation thermique massive, électrification des usages, déploiement du bas-carbone — plutôt que des mesures d'urgence prises dans la précipitation d'une pénurie. • Exiger de la transparence sur les trajectoires de sortie des compagnies pétrogazières et des États producteurs. • Défendre une sobriété choisie et équitable plutôt que d'attendre une sobriété subie, dictée par l'épuisement des gisements ou par les ruptures climatiques.

Aller plus loin

Ce chapitre est tiré d’un livre.


« Climat : Démêler le vrai du flou ! » passe 20 idées reçues au crible, en 70 infographies. Il est préfacé par François Gemenne, auteur principal pour le GIEC, et édité par Tana Editions (groupe Editis).


Couverture du livre Climat : Démêler le vrai du flou !

Autres articles