🏭 Pollution et réchauffement climatique sont deux problèmes différents
Catégorie
Les bases
Auteur
Maximilien Petitgenet
Temps de lecture
6 Minutes


Maximilien Petitgenet
Fondateur
« Les émissions de CO₂ de la Chine, premier pollueur mondial, sont en baisse. » « Une voiture électrique pollue-t-elle plus qu'une voiture thermique ? » Ces formulations sont partout, y compris chez des spécialistes. Elles reposent sur une confusion qui a des conséquences très concrètes. DEUX CONCEPTS ORTHOGONAUX On peut polluer en réchauffant le climat. On peut polluer en le refroidissant. On peut le réchauffer sans polluer. Ces deux notions sont indépendantes. C'est un peu comme affirmer que les voitures rouges vont vite. De nombreuses Ferrari sont rouges et vont vite, mais il n'y a pas de lien de cause à effet entre la couleur de la peinture et la vitesse. Trois exemples pour fixer les idées. Polluer sans réchauffer. Quelqu'un coupe une pile en deux et la jette dans une rivière. L'action pollue et porte gravement atteinte à la biodiversité du cours d'eau. Elle n'a aucune incidence significative sur le réchauffement. Polluer en refroidissant. La même personne retire les systèmes de dépollution des véhicules thermiques garés dans sa rue : filtres à particules, catalyseurs. Ces véhicules émettent alors beaucoup plus d'oxydes d'azote, de monoxyde de carbone et d'hydrocarbures imbrûlés. Les NOx produisent des aérosols, qui refroidissent le climat. Réchauffer sans polluer. Comme presque toutes les activités humaines, respirer émet du dioxyde de carbone. Le CO₂ n'est pas toxique, il ne dégrade pas la santé, il est un fertilisant pour les plantes, et il n'est considéré comme polluant de l'air ni en France, ni en Europe, ni aux États-Unis. LE CO₂ EST-IL UN POLLUANT ? On peut objecter que si, en s'appuyant sur les dictionnaires. Le Robert définit polluer comme « dégrader l'environnement ». Le Larousse ajoute la notion de matières toxiques. Le CNRTL parle d'agents qui rendent malsain ou dangereux. Les autorités ne le classent pas comme polluant pour trois raisons. Le CO₂ est indispensable à la vie végétale : sans lui, pas de photosynthèse, donc pas de croissance végétale et pas d'oxygène. Il était présent dans l'atmosphère bien avant que l'homme n'en modifie la concentration, et joue un rôle essentiel dans les équilibres biogéochimiques. Enfin, il n'est pas toxique aux concentrations atmosphériques actuelles : il faut dépasser 5 000 ppm dans l'air pour observer des effets physiologiques. On peut aussi considérer que c'est le fait d'augmenter massivement sa concentration qui dégrade l'environnement. Admettons cette lecture. Cela ne change rien à la conclusion : les deux concepts se recoupent partiellement, ils restent distincts, et les mélanger a des effets bien au-delà de la sémantique. Bien que le CO₂ ne soit pas à proprement parler un polluant, sa concentration actuelle contribue à réchauffer le climat plus que n'importe quelle autre molécule. Il faut évidemment réduire drastiquement ses émissions. C'est précisément pour cela que la précision compte.

TROIS CONTRESENS DU QUOTIDIEN « MA VOITURE EST RÉCENTE, ELLE NE POLLUE PAS » C'est en partie vrai. Les véhicules thermiques récents polluent 5 à 30 fois moins qu'il y a trente ans. Mais leur contribution au changement climatique est à peu près équivalente. La raison est mécanique : s'ils émettent beaucoup moins de particules fines, leur consommation de carburant n'a diminué que de 10 à 20 %. Or c'est la consommation qui détermine les émissions de CO₂. Ce contresens conduit certains propriétaires à ne pas envisager le passage à l'électrique en se fondant sur un raisonnement erroné. L'INTERDICTION DES CHEMINÉES Le chauffage au bois est l'une des deux solutions les plus favorables au climat pour se chauffer. Et pourtant les cheminées sont interdites dans plusieurs grandes villes. Il n'y a pas de contradiction, à condition de distinguer le foyer ouvert du foyer fermé. La cheminée traditionnelle rejette massivement des particules fines pour un rendement anecdotique. Les inserts, poêles à bûches ou à granulés assurent une combustion quasi complète : ils divisent la pollution par trente tout en restituant réellement la chaleur. L'argument climat et l'argument qualité de l'air ne pointent pas dans la même direction, et ne se traitent pas avec les mêmes leviers. L'INDE Il est fréquent d'entendre que l'Inde figure parmi les pays qui réchauffent le plus le climat, exemples à l'appui, souvent donnés par des voyageurs frappés par la pollution constatée sur place. L'Inde est effectivement l'un des pays les plus pollueurs au monde : • 2ᵉ pays envoyant le plus de plastique dans les océans (126 000 tonnes en 2021, 13 % du total mondial) • 2ᵉ pour les émissions de NOx (10 millions de tonnes en 2022) • 1ᵉʳ pour les émissions de dioxyde de soufre (11 millions de tonnes en 2022) • 2ᵉ pour le monoxyde de carbone (47 millions de tonnes) Sans compter l'eutrophisation, qui fait du golfe du Bengale la deuxième mer la plus eutrophisée du monde. Et sa contribution au changement climatique ? En 2022, l'Inde était 131ᵉ mondiale en émissions de gaz à effet de serre par habitant. En valeur absolue, elle a émis moins de CO₂ en 2023 que la Chine, les États-Unis ou l'Europe. Le test le plus clair : si toute sa production d'électricité passait demain à des sources bas-carbone, sa contribution au changement climatique baisserait d'environ 40 %, sans rien régler de son problème de pollution.

LE CONTRESENS POLITIQUE Fin 2022, Le Monde proposait, via son podcast Chaleur Humaine, un épisode intitulé « Climat : comment faire payer les pollueurs ? ». L'invité y expliquait : « par exemple l'acier, donc très polluant, qui est produit en Chine ou au Brésil, si on l'importe dans l'Union européenne, il faut le taxer au niveau de la pollution qu'il a généré ». La phrase suivante précisait : « produire une tonne d'acier, cela émet 2 tonnes de CO₂. Si vous mettez le prix du CO₂ à 100 € ». Il est bien question de gaz à effet de serre, et le mot employé est « pollution ». Cette confusion se retrouve jusque dans des tribunes d'économistes de premier plan. Le problème n'est pas rhétorique. En entretenant l'idée que taxer « les plus pollueurs », sans distinguer l'air, l'eau ou l'atmosphère au sens climatique, permettra de lutter contre le changement climatique, on met en place des mesures populaires et inefficaces. Une taxe sur les microplastiques ou les particules fines peut avoir de vrais bénéfices sanitaires et écologiques. Elle n'aura aucun effet sur l'accumulation de CO₂ dans l'atmosphère. Et si une telle taxe échoue à réduire les émissions, les citoyens en concluront qu'on a encore payé pour rien. À l'heure où chaque tonne compte, la précision sémantique devient une condition de l'efficacité démocratique.




