🐦 100 kg contre 8 tonnes : le calcul du colibri
Catégorie
Gestes et ordres de grandeur
Auteur
Maximilien Petitgenet
Temps de lecture
5 Minutes


Maximilien Petitgenet
Fondateur
Face au sentiment d'impuissance, nous répondons par des petits gestes. En nous disant que c'est mieux que rien. Le calcul mérite d'être fait. LA FABLE ET SON SUCCÈS Depuis vingt ans, l'engagement écologique français est structuré par une allégorie devenue omniprésente. Popularisée par Pierre Rabhi, la légende amérindienne raconte l'incendie de forêt face auquel tous les animaux restent prostrés, sauf un colibri qui jette quelques gouttes d'eau sur le brasier. Au tatou qui souligne la futilité de son action, il répond : « Je le sais, mais moi je fais ma part. » Cette narration a joué un rôle historique réel. Au début des années 2000, elle a offert une porte d'entrée accessible, non culpabilisante et gratifiante vers l'écologie. Elle a nourri un foisonnement d'initiatives locales, de la permaculture au zéro déchet. Vingt ans plus tard, elle pose un problème. FAISONS LE CALCUL Un Français moyen émet environ 10 tonnes de CO₂e par an. Pour « faire sa part » d'ici 2050, il devrait descendre à 2 tonnes. L'écart à combler est donc d'environ 8 000 kg. Prenons quelqu'un qui applique scrupuleusement l'intégralité des petits gestes recommandés, dans le meilleur des cas : Trier ses déchets : ~50 kgCO₂e Éteindre les appareils en veille : ~20 kgCO₂e Réduire ses impressions : ~10 kgCO₂e Gourde plutôt que gobelets : ~3 kgCO₂e Éteindre la lumière en sortant : ~2 kgCO₂e Couper le robinet : < 1 kgCO₂e Supprimer ses mails inutiles : < 1 kgCO₂e Poussons plus loin : zéro déchet (5 à 40 kg de plus) et suppression de l'abonnement au streaming vidéo (~20 kg). Total dans un scénario optimiste : un peu plus de 140 kgCO₂e par an. Dans un scénario réaliste, moitié moins. Retenons 100 kg.

LES ÉQUIVALENCES QUI FONT MAL Ces 100 kg annuels correspondent à peu près à : • 3 kg de bœuf cuisiné • 500 km en voiture thermique Et à l'inverse : • Un aller-retour Paris-Bali émet 5 500 kgCO₂e. Soit cinquante ans de petits gestes cumulés, effacés en un seul vol. • Une année d'usage d'une voiture thermique (12 000 km) émet autant qu'un siècle d'extinction des appareils en veille, ou un millénaire de chasse aux lumières oubliées. • Devenir végétarien évite chaque année l'équivalent de 5 à 10 ans de petits gestes. • Remplacer une chaudière gaz par une pompe à chaleur évitera, sur sa durée de vie, l'équivalent de 700 ans de petits gestes. Dire que « chaque geste compte » n'est pas complètement faux. Mais certains gestes comptent pour à peu près rien, et d'autres sont déterminants. POURQUOI « FAIRE UN PEU » EMPÊCHE SOUVENT DE « FAIRE ASSEZ » L'insuffisance comptable n'est pas le pire. Le problème est psychologique, et il est documenté. LE BIAIS DE L'ACTION UNIQUE Le single-action bias, théorisé par Elke Weber, décrit la tendance à se contenter d'une seule action corrective face à un risque complexe, pour réduire son anxiété, en négligeant les autres mesures nécessaires. Face à l'immensité de la menace climatique, l'angoisse crée une tension. Pour l'apaiser, on cherche une action exutoire. Si la société propose des gestes faciles et accessibles, on s'en saisit. Une fois l'action accomplie, le signal d'alarme interne s'éteint : on a fait sa part. Ce mécanisme désamorce précisément la tension nécessaire pour engager les actions difficiles. Le petit geste agit comme un anxiolytique social qui préserve le statu quo. Les travaux de David Hagmann et de ses coauteurs confirment ce point : des mesures faciles et peu exigeantes entretiennent l'idée que la crise climatique se réglera sans véritables sacrifices, et peuvent diminuer le soutien à des transformations plus ambitieuses. LA COMPENSATION MORALE Plus pernicieux encore. Les travaux de Mazar et Zhong ont montré qu'une action perçue comme vertueuse octroie un « crédit moral » qu'on se sent ensuite autorisé à dépenser. En écologie, cela donne des arbitrages inconscients dévastateurs : • « J'ai trié mes déchets toute l'année, je mérite bien ce week-end à Marrakech. » • « Je conduis une voiture électrique, je peux donc habiter plus loin de mon travail. » Cela explique pourquoi les consommateurs de produits verts ou bio n'ont pas nécessairement l'empreinte carbone la plus faible. J'ai personnellement rencontré ce comportement à de nombreuses reprises dans le milieu écologique, certains justifiant un déplacement en avion par le fait qu'ils allaient, sur place, animer des ateliers de sensibilisation. Plusieurs travaux documentent le même paradoxe : les catégories les plus sensibilisées aux enjeux environnementaux ne sont pas celles dont l'empreinte est la plus faible. Les pratiques valorisées socialement (tri, vrac, mobilité douce) coexistent souvent avec des postes d'émissions dominants inchangés : logement et mobilité longue distance.

L'INDIVIDU PEUT-IL QUELQUE CHOSE ? Oui, et beaucoup. Le Shift Project estime le potentiel d'action des individus entre 20 % et 45 % de l'effort total nécessaire, selon qu'on qualifie le comportement de « réaliste » ou d'« héroïque ». L'individu ne peut pas tout, mais il peut suffisamment pour qu'on ne puisse pas se passer de lui. Encore faut-il qu'il se concentre sur les actions qui pèsent.




