🥩 Local, saison, viande : l'ordre de priorité est à l'envers
Catégorie
Alimentation
Auteur
Maximilien Petitgenet
Temps de lecture
6 Minutes


Maximilien Petitgenet
Fondateur
Presque tout le monde revendique « faire sa part » en achetant local. Le raisonnement suit toujours la même séquence, et cette séquence est exactement l'inverse de celle qui réduirait vraiment l'empreinte d'une assiette. LA SÉQUENCE SPONTANÉE En conférence, quand j'interroge la salle sur ses réflexes alimentaires, la hiérarchie est invariable : • D'abord, j'achète local. Il n'est pas rare d'entendre : « oui je mange de la viande, mais c'est de la bonne viande, du boucher d'à côté, produite par le paysan du coin ». • Ensuite, j'achète de saison. • Enfin, éventuellement, je réduis la viande. Ce dernier point étant, de loin, minoritaire. Cette hiérarchie n'est pas absurde. Elle suit la visibilité de l'information. L'origine géographique est écrite sur l'étiquette. L'énergie consommée pour chauffer une serre ou la provenance des engrais ne le sont pas. CE QUE DIT LA PHYSIQUE Ce qui détermine l'empreinte carbone d'un aliment, c'est d'abord sa nature : fruit ou légume, viande blanche, viande rouge. Loin devant son lieu de production, et loin devant sa saison. Un ordre de grandeur suffit à s'en convaincre. Un artichaut breton, cultivé de façon intensive, avec un rendement à l'hectare faible, une cuisson longue de trente à quarante minutes dans l'eau bouillante, et une part comestible réduite, atteint 2,56 kg CO₂e par kilo consommé. Une banane venue d'Amérique latine en porte-conteneurs : environ 0,9 kg CO₂e par kilo, production comprise. Le fruit tropical importé bat le légume local et de saison. Non pas parce que le local serait mauvais, mais parce que la distance n'est pas le bon critère. Et ces deux chiffres sont eux-mêmes minuscules face au bœuf, qui se compte en dizaines de kilos de CO₂e par kilo de viande. LA SÉQUENCE À ADOPTER • Réduire la viande, en priorité rouge et issue de ruminants. Un régime végétarien ou flexitarien, même composé d'aliments importés, reste largement plus vertueux qu'un régime carné 100 % local. • Acheter de saison, en entendant par là la saison de l'endroit où le produit pousse naturellement. Il est peut-être déjà la saison de la tomate en Espagne quand ce n'est pas encore le cas en France. • À produit et saison équivalents, préférer le local. Cette hiérarchie est frustrante parce qu'elle déplace le curseur moral. Acheter local ne suffit plus à bien faire. Elle est pourtant nécessaire, sans quoi des efforts sincères sont annulés par de fausses bonnes idées.

LE SABOTAGE DU DERNIER KILOMÈTRE C'est l'angle mort le plus fréquent du consommateur engagé. Nous sommes capables de reposer une pomme parce qu'elle vient de Pologne, puis de monter dans une voiture d'une tonne et demie et de parcourir dix kilomètres pour acheter trois kilos de pommes locales à la ferme. Ce trajet émet 10 à 20 fois plus que le transport de la pomme polonaise dans un semi-remorque chargé à bloc. La règle est simple : le circuit court perd son intérêt climatique si la logistique du dernier kilomètre n'est pas optimisée. • Aller chercher ses légumes à pied, à vélo, ou en petit détour sur le trajet domicile-travail est vertueux. • Faire un trajet dédié en voiture pour de petites quantités est contre-productif. Mieux vaut alors aller au supermarché faire le plein pour la semaine : le coût carbone du trajet se divise par cinquante articles. Le pire ennemi du climat n'est pas toujours le conteneur du bout du monde. C'est parfois notre propre pot d'échappement. QUAND LE LOCAL REDEVIENT PERTINENT Dire que la proximité n'est pas un bon indicateur climatique ne revient pas à rejeter la relocalisation. Il existe des situations où la production locale est effectivement préférable. Mais jamais parce qu'elle est locale : parce qu'elle s'appuie sur des pratiques sobres. Un maraîchage en circuit court, livré en vélo-cargo dans un quartier urbain, coche toutes les cases : plein champ ou serre non chauffée, peu d'intrants, logistique légère, distribution directe. La proximité est ici un levier logistique qui rend possible un modèle sobre, pas une vertu en soi. Même logique pour les ateliers de réparation ou de fabrication artisanale : ce qui fait la différence, c'est la réduction des flux de matière et l'allongement de la durée de vie des objets, que la proximité facilite. Il y a enfin un effet comportemental à ne pas négliger. S'inscrire dans une AMAP ou aller au marché paysan est souvent l'électrochoc qui reconnecte à la saisonnalité et végétalise naturellement l'assiette. L'achat local est une excellente porte d'entrée vers la sobriété.

LES VERTUS NON CLIMATIQUES DU LOCAL Elles sont réelles, et il serait absurde de les balayer : • Traçabilité : il est plus facile de connaître les pratiques d'un producteur situé à quelques kilomètres. • Conditions de travail : produire localement permet parfois de mieux garantir le respect des droits sociaux, en évitant des chaînes d'approvisionnement opaques. • Résilience économique : des chaînes courtes renforcent la souveraineté alimentaire et réduisent la dépendance à des circuits mondiaux vulnérables. • Lien social : marchés, coopératives et circuits courts recréent du lien dans un territoire. • Vote économique : acheter local et de saison finance souvent l'agroécologie paysanne plutôt que l'agro-industrie standardisée, et s'oppose de fait à la monoculture et à l'accaparement des terres. Ces bénéfices sont légitimes. Ils ne sont simplement pas climatiques, ou seulement de manière indirecte. ET LA QUESTION SANITAIRE DES PRODUITS IMPORTÉS ? Une idée reçue tenace veut qu'un produit importé échappe à nos règles de sécurité. C'est faux. Selon l'EFSA, sur les dizaines de milliers d'échantillons prélevés chaque année en Europe, plus de 96 % sont conformes aux limites légales de résidus, qu'ils soient produits dans l'UE ou importés. Le bœuf aux hormones est interdit à l'importation depuis des décennies. Le règlement (CE) n°396/2005 fixe des limites maximales de résidus qui s'appliquent à tous. Le vrai problème est ailleurs, et il fonde la colère agricole. L'Union européenne contrôle le résultat, pas la méthode. Un pesticide peut être interdit en Europe parce qu'il tue les abeilles lors de l'épandage, et non parce qu'il laisse des traces toxiques. Si un agriculteur brésilien l'utilise et que le soja récolté ne dépasse pas la limite de résidus, il entre en Europe. Pour le consommateur, le produit est conforme. Pour l'agriculteur français, c'est une concurrence déloyale. Pour la planète, le dégât a eu lieu ailleurs. L'Europe commence à mettre en place des « mesures miroirs » qui interdisent l'importation si la méthode de production ne respecte pas nos normes. Ces clauses restent l'exception.




