☢️ Tchernobyl, Fukushima, les déchets : ce que disent les chiffres

Catégorie

Énergie

Auteur

Maximilien Petitgenet

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9 Minutes

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Maximilien Petitgenet

Fondateur

La peur du nucléaire est légitime. Les accidents ont été des traumatismes durables pour les populations qui les ont subis. Mais dans notre hiérarchie spontanée des risques, nous redoutons le rare, visible et spectaculaire, et nous tolérons le banal, invisible et continu. Voici ce que disent les bilans. D'ABORD, UNE CONFUSION À LEVER C'est mon rituel de conférence. Je demande : « en France, la majeure partie de notre énergie provient de… ? » À plus de 90 %, la salle répond en chœur : « du nucléaire ! » Perdu. La majeure partie de notre énergie, ce sont les hydrocarbures. Du gaz et du fioul dans bon nombre de bâtiments pour les chauffer, du pétrole sous diverses formes dans nos voitures, camions et avions. Rien de tout cela ne sort d'une centrale nucléaire. L'erreur vient de la confusion entre énergie et électricité. L'électricité représente environ un quart de l'énergie consommée. Dans cette part-là, oui, le nucléaire est ultradominant, entre deux tiers et trois quarts. Mais l'électricité n'est pas l'énergie. TCHERNOBYL (1986) L'accident a été provoqué par un réacteur de conception soviétique — la filière RBMK — affligé de deux défauts majeurs qui n'existent pas sur nos centrales : pas d'enceinte de confinement étanche, et une physique instable. Concrètement, sur ce réacteur, perdre le refroidissement accélérait la réaction en chaîne, ce qui a conduit à l'explosion. Sur nos réacteurs à eau pressurisée, c'est l'inverse exact : sans eau, la réaction s'arrête. L'accident de Tchernobyl ne peut donc pas se reproduire en France. Pas par chance ou par confiance aveugle, mais pour une raison physique : la technologie qui l'a rendu possible n'existe pas dans notre parc. Cela ne signifie pas qu'un accident grave serait impossible. Cela signifie que ce scénario-là n'est pas transposable. Le bilan sanitaire établi par le comité scientifique de l'ONU (UNSCEAR) : • Une trentaine de morts dans les semaines qui suivent, essentiellement des pompiers et des opérateurs irradiés à très haute dose. • Pour les populations civiles, la seule conséquence clairement démontrée est une vague d'environ 6 000 cancers de la thyroïde chez des personnes exposées enfants, parce que les autorités soviétiques n'ont ni distribué d'iode, ni empêché la consommation de lait contaminé. Près de 99 % ont été soignés avec succès. C'est un drame. C'est aussi très loin des centaines de milliers de morts qui circulent dans l'imaginaire collectif. Un imaginaire par ailleurs peuplé de récits inventés, comme celui du nuage qui se serait « arrêté à la frontière » : les autorités françaises n'ont jamais tenu ce propos. FUKUSHIMA (2011) Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, et à ce qu'écrivent certains médias, l'accident nucléaire de Fukushima a causé zéro mort par irradiation. Deux personnes sont mortes sur le site, par noyade. Sur le plan technique, ce n'est pas le séisme qui a causé l'accident : les réacteurs se sont arrêtés automatiquement, comme prévu. C'est le tsunami qui a ensuite noyé les générateurs diesel de secours situés en sous-sol, privant la centrale de tout moyen de refroidir le combustible. « Et les cancers à terme ? » Un bilan publié dix ans après, synthétisant plus de 500 études relues par les pairs, conclut qu'aucune hausse de cancers attribuable aux radiations n'est attendue dans la population. « Il y a pourtant bien eu des morts. » Oui. Les près de 20 000 morts que nous avons en tête ont été causés par le tsunami, déclenché par un séisme de magnitude 9 : plus de 90 % ont été directement emportés par la vague, qui a ravagé près de 600 km de côtes, bien au-delà de Fukushima. S'ajoutent, du côté de l'accident nucléaire, plus d'un millier de décès indirects : non pas dus à la radioactivité, mais à l'évacuation précipitée de quelque 160 000 personnes — déracinement des plus âgées et des plus fragiles, stress, désorganisation des soins. À Fukushima, ce n'est pas la radioactivité qui a fait des victimes. C'est la peur, et la gestion de cette peur.

PRENONS DE LA HAUTEUR : COMBIEN TUE CHAQUE ÉNERGIE ? Les scientifiques ont calculé le nombre de morts directement ou indirectement provoquées par chaque source d'énergie, rapporté à l'électricité produite. Les données sont rassemblées par Our World in Data. • Le charbon tue environ 800 fois plus que le nucléaire par unité d'énergie produite. • Le gaz, presque 100 fois plus. • Les barrages hydroélectriques, 40 fois plus. • Le nucléaire se situe dans le même ordre de grandeur que l'éolien et le solaire. Pour mesurer l'asymétrie : en Europe, les énergies fossiles causent plus de 200 000 morts par an du seul fait des particules fines. Si le nucléaire causait ne serait-ce que le millième de cela chaque année, ce serait probablement la mobilisation générale pour l'interdire. Nous avons peur de ce qui est rare et spectaculaire. Nous tolérons ce qui tue en silence et en continu. LES DÉCHETS : L'ÉQUATION PHYSIQUE « On ne sait pas gérer les déchets nucléaires » est sans doute l'argument le plus répandu. Commençons par une comparaison. Pour une production d'électricité équivalente, une centrale à charbon produit des centaines de milliers de tonnes de cendres par an, contre quelques dizaines de tonnes de combustible usé pour le nucléaire. Et ces cendres contiennent des métaux lourds — arsenic, mercure, plomb — dont la toxicité, elle, ne décroît jamais. La radioactivité, au contraire, décroît naturellement. Chaque élément radioactif a une demi-vie, durée au bout de laquelle sa radioactivité est divisée par deux. 95 % SONT RECYCLABLES Un peu plus de 95 % de l'uranium d'un combustible usé est recyclable. Cette revalorisation est techniquement possible : la filière sait traiter ces matières dans des réacteurs à neutrons rapides refroidis au sodium, surnommés surgénérateurs — le nucléaire dit de quatrième génération. La France l'a démontré : la centrale Phénix a fonctionné trente-cinq ans à Marcoule (1974-2009), et Superphénix, à Creys-Malville, a démontré la faisabilité industrielle avant d'être arrêté en 1997 dans le cadre d'un accord politique. Le projet suivant, Astrid, a été abandonné par le CEA en 2019, officiellement pour des raisons de coût. L'ordre de grandeur mérite d'être connu : selon le CEA et l'Académie des sciences, le seul stock français d'uranium appauvri — environ 300 000 à 400 000 tonnes — suffirait, dans un parc de réacteurs à neutrons rapides, à produire de l'électricité pendant plusieurs millénaires sans extraire un gramme d'uranium supplémentaire. En mars 2025, l'Élysée a demandé à EDF de relancer la recherche sur un nouveau réacteur à neutrons rapides. LES 4 À 5 % RESTANTS Ce sont les déchets de haute activité et à vie longue, qui concentrent plus de 99,9 % de la radioactivité. Leur volume est très faible : l'équivalent d'un appartement trois-pièces par an pour la France. Sur plus d'un demi-siècle de production, la totalité représente quelques dizaines de piscines olympiques. LE STOCKAGE GÉOLOGIQUE La France a choisi le stockage géologique profond, avec le projet Cigéo à Bure. L'idée est de placer ces déchets à 500 mètres sous terre, dans une couche d'argile datant du jurassique — l'étage dit Callovo-Oxfordien — restée stable et imperméable depuis plus de 100 millions d'années. L'eau étant le seul vecteur capable de disperser la radioactivité, une roche sans circulation d'eau confine naturellement les éléments radioactifs le temps qu'ils décroissent. Mieux : la chimie de l'argile retient électrostatiquement les éléments lourds, qui se désintègrent sur place avant même d'avoir pu bouger. Une fois vitrifiés, ces déchets n'ont plus la même dangerosité : on peut les visiter, et même, comme aux Pays-Bas, marcher dessus. Les Néerlandais ne manquant pas d'humour, ils rappellent qu'en le faisant, vous « marchez sur des déchets radioactifs de très haute intensité tout en recevant moins de radiations qu'à la maison ». Une fois le site scellé, le confinement est passif : aucune surveillance, aucune maintenance, aucune intervention humaine future ne sont nécessaires. LE RETOURNEMENT DE L'ARGUMENT C'est ici que le débat se retourne. Les opposants au stockage profond proposent une alternative qu'ils nomment « entreposage en subsurface » : garder les déchets en surface ou presque, sous surveillance, pour « laisser le choix aux générations futures ». Cela paraît prudent. Ça ne l'est pas. Cette option revient à confier à nos descendants la charge de surveiller, manipuler, reconditionner et reconstruire ces installations tous les quelques siècles, indéfiniment. C'est un pari sur la stabilité ininterrompue de la civilisation humaine sur des dizaines de milliers d'années. Le stockage géologique fait l'inverse : il referme le problème pour ne rien léguer du tout. Présenter le premier comme responsable et le second comme dangereux revient à refuser de prendre une responsabilité maintenant pour la confier à ceux qui viendront.
AUCUNE ÉNERGIE N'EST PURE Dernier malentendu : l'idée qu'il existerait des énergies propres et des énergies sales. Aucune source d'énergie n'est neutre. Toutes demandent du métal, du béton, des composants, de l'espace au sol. Le solaire, l'éolien, l'hydraulique, le nucléaire : tous laissent une empreinte. La seule manière honnête de comparer est l'analyse sur l'ensemble du cycle de vie. Et sur ce terrain, les données de la Commission économique pour l'Europe de l'ONU et du GIEC donnent un résultat qui surprend souvent : le nucléaire affiche l'une des empreintes carbone les plus faibles de toutes les sources d'électricité, du même ordre que l'éolien, et plutôt en dessous du solaire au sol. Il est aussi, de très loin, la source la plus compacte : à production égale, il mobilise des dizaines de fois moins de surface que le photovoltaïque au sol. Cela n'en fait pas la solution unique. L'opposition frontale entre renouvelables et nucléaire est scientifiquement un faux débat : les deux sont bas-carbone, les deux ont leurs contraintes. Le vrai sujet est de remplacer le plus vite possible ce qui tue et réchauffe vraiment : le charbon, le pétrole, le gaz. Sur ce point, RTE a tranché. Son étude Futurs énergétiques 2050 — deux ans de travail, six scénarios allant du 100 % renouvelable à la relance nucléaire maximale — aboutit à une conclusion nette : tous permettent d'atteindre la neutralité carbone, aucun n'est sans pari technologique, et aucun ne se passe d'un développement massif des renouvelables. RTE ajoute deux points qui désamorcent le débat franco-français. Les scénarios incluant du nouveau nucléaire sont, à terme, les moins coûteux pour la collectivité — moins de réseaux à renforcer, moins de stockage, moins de centrales d'appoint. Et surtout : pour 2030, il n'y a pas à choisir. La priorité est de développer le renouvelable le plus vite possible et de prolonger les réacteurs existants, simplement parce qu'il faut maximiser toute la production bas-carbone disponible.
À RETENIR • Rapporté à l'électricité produite, le nucléaire tue à peu près autant que l'éolien ou le solaire, et des centaines de fois moins que le charbon ou le pétrole. • Tchernobyl : une trentaine de morts directes et environ 6 000 cancers de la thyroïde, soignés à 99 %. Fukushima : zéro mort par irradiation, et un millier de décès liés à l'évacuation. • 95 % du combustible usé est recyclable. Les déchets vraiment problématiques représentent l'équivalent d'un appartement trois-pièces par an. • Le stockage géologique referme le problème. L'entreposage en surface le lègue indéfiniment. • Aucune énergie n'est propre. La bonne question n'est jamais « est-ce parfaitement pur ? » mais « est-ce mieux que ce que ça remplace ? ».

Que faire ?

• Profiter de ce qui existe déjà : chaque fois qu'on remplace un usage fossile par un usage électrique, on bascule vers une électricité déjà largement décarbonée. C'est l'un des leviers individuels les plus efficaces en France, précisément parce que le parc est déjà construit. • Garder le réflexe « comparé à quoi ? ». C'est l'outil le plus transportable de tout ce dossier, et il dépasse largement le nucléaire. • Ne pas devenir l'obstacle à la suite. Le principal frein n'est ni la technologie ni le financement, c'est l'acceptabilité locale. Se renseigner avant de s'opposer, participer aux débats publics organisés par la Commission nationale du débat public, visiter une installation comme celle de Bure. • Être plus sobre. La meilleure énergie, bas-carbone ou non, reste celle qu'on ne consomme pas.

Aller plus loin

Ce chapitre est tiré d’un livre.


« Climat : Démêler le vrai du flou ! » passe 20 idées reçues au crible, en 70 infographies. Il est préfacé par François Gemenne, auteur principal pour le GIEC, et édité par Tana Editions (groupe Editis).


Couverture du livre Climat : Démêler le vrai du flou !

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