☢️ Prélever n'est pas consommer : le procès hydrique du nucléaire
Catégorie
Alimentation
Auteur
Maximilien Petitgenet
Temps de lecture
6 Minutes


Maximilien Petitgenet
Fondateur
« Les centrales nucléaires sont responsables de plus de la moitié des prélèvements d'eau douce en France. » L'affirmation est exacte. Ce qu'on en déduit ne l'est pas, et la confusion tient à deux mots. TROIS NOTIONS À DISTINGUER • Prélèvement : le volume d'eau physiquement extrait de la source pour entrer dans les systèmes de la centrale. • Consommation : la part de ce prélèvement qui ne retourne pas à la source, essentiellement par évaporation. • Restitution : le volume renvoyé au milieu naturel, souvent plus chaud, mais disponible pour l'aval. Le secteur de l'énergie est caractérisé par des prélèvements massifs et une consommation nette relativement faible. L'agriculture fait exactement l'inverse : elle consomme, par évapotranspiration, la quasi-totalité de ce qu'elle prélève. DEUX TECHNOLOGIES AUX PROFILS OPPOSÉS L'impact d'une centrale sur la ressource dépend presque exclusivement de son mode de refroidissement. LE CIRCUIT OUVERT C'est la technologie historique, utilisée notamment dans la vallée du Rhône : Tricastin, Saint-Alban, Bugey. L'eau est pompée, passe dans les condenseurs pour refroidir la vapeur, et est rejetée immédiatement. • Prélèvement : gigantesque. Une tranche peut prélever 40 à 50 m³/s. C'est ce qui explique les chiffres astronomiques des statistiques nationales. • Consommation : quasi nulle. 99 à 100 % de l'eau est restituée. Elle ne disparaît pas, elle traverse la centrale. • Contrainte réelle : elle est thermique. L'eau rejetée est plus chaude de 3 à 5 °C en moyenne locale. La réglementation impose des limites strictes d'échauffement pour protéger la faune, et c'est cette limite thermique, pas le manque d'eau, qui force parfois à réduire la puissance pendant les canicules. LE CIRCUIT FERMÉ C'est la technologie reconnaissable à ses grandes tours panachées : Civaux, Chooz, Golfech. L'eau circule en boucle et est refroidie par un courant d'air. • Prélèvement : faible. Environ 2 m³/s pour une puissance équivalente, soit 20 à 30 fois moins que le circuit ouvert. • Consommation : significative. Environ 40 % du prélèvement s'évapore dans la tour, soit 2,5 à 3 litres d'eau consommés par kWh produit. • Contrainte réelle : elle est quantitative. En période d'étiage sévère, cette consommation nette peut poser un vrai problème de partage de la ressource en aval. Autrement dit : le circuit ouvert prélève énormément et ne consomme presque rien, le circuit fermé prélève peu et consomme réellement.

LES CHIFFRES NATIONAUX Les données de la SFEN et du gouvernement permettent de remettre les pendules à l'heure. En France : Nucléaire : > 50 % : 12 % Agriculture : moins en volume brut : 48 % Eau potable : — : 24 % Dire que le nucléaire « consomme un tiers de l'eau en France » ou qu'il « accapare » la ressource est donc faux. COMPARÉ AUX AUTRES ÉNERGIES Il est instructif de comparer l'intensité hydrique, c'est-à-dire les litres consommés pour produire 1 MWh. Les travaux de Lin et al. (2019, Boston University Institute for Global Sustainability) donnent un résultat contre-intuitif : les barrages hydroélectriques consomment bien plus d'eau que le nucléaire, essentiellement par évaporation depuis les retenues. Les biocarburants sont également très gourmands. Comparé aux autres sources pilotables, le nucléaire consomme relativement peu. Il faut aussi rappeler qu'une fois construits, un panneau solaire ou une éolienne ne consomment plus une goutte d'eau pendant vingt-cinq ans. Toutes les centrales thermiques — charbon, gaz, nucléaire — doivent au contraire être refroidies en permanence. Selon l'AIE, le secteur énergétique prélève environ 10 % de l'eau douce mondiale, essentiellement pour refroidir ces bouilloires géantes.

LE CRASH-TEST DE 2022 L'été 2022 a servi de test grandeur nature. La sécheresse a réduit les débits et augmenté les températures des fleuves. Contrairement à la croyance populaire, les arrêts de production n'ont pas été causés par un manque physique d'eau — les pompes en avaient — ni par une température trop élevée en amont. Ils ont été causés par l'atteinte des seuils réglementaires de température de rejet destinés à protéger la biodiversité. Et l'ampleur du phénomène a été largement exagérée : la perte de production nucléaire liée à l'environnement, température et débit confondus, a représenté moins de 1 % de la production annuelle. Loin de l'effondrement annoncé par certains médias. UNE NUANCE QUI COMPTE POUR L'AVENIR Rendre une eau un peu plus chaude à un fleuve en 1980 était un épiphénomène. Le faire dans un fleuve de 2050, dont le débit sera réduit par les sécheresses et dont la température de base sera déjà trop élevée pour la faune aquatique locale, peut devenir un vrai défi écologique. Le sujet mérite d'être suivi. Il ne mérite pas d'être décrit comme une concurrence entre les centrales et l'eau potable.




