🏠 Un monde à +3 °C est un monde inassurable

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Les bases

Auteur

Maximilien Petitgenet

Temps de lecture

5 Minutes

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Maximilien Petitgenet

Fondateur

Ce ne sont pas des militants qui le disent. Ce sont les dirigeants d'AXA, de la MAIF et d'Allianz. Et leur raisonnement mérite d'être compris, parce qu'il fait tomber un domino que peu de gens ont en tête. L'ASSURANCE EST CE QUI PERMET DE PRENDRE DES RISQUES On l'oublie souvent : l'assurance n'est pas un produit financier parmi d'autres. C'est l'outil qui rend le risque supportable. En mutualisant des sinistres ponctuels et indépendants, elle autorise un agriculteur à investir, un entrepreneur à bâtir, un particulier à acheter sa maison. Retirez l'assurance, et vous retirez la capacité d'agir. Or le métier repose sur une condition précise : le sinistre doit rester un événement, pas devenir un état. Une assurance couvre un risque. Elle ne peut pas couvrir quelque chose de normatif. CE QUE LE DÉRÈGLEMENT CLIMATIQUE FAIT À CETTE ÉQUATION Avec le réchauffement, les catastrophes se multiplient, se concentrent sur les mêmes territoires, et finissent par se ressembler. Elles cessent d'être aléatoires et indépendantes. Elles deviennent la norme. Et ce qui est la norme n'est plus assurable. CE QUE DISENT LES ASSUREURS EUX-MÊMES AXA. À la veille de la COP21, Henri de Castries, alors patron du groupe, reconnaissait qu'une hausse de +2 °C restait probablement assurable, mais qu'un monde à +4 °C serait « inassurable ». Son successeur Thomas Buberl a confirmé, en ajoutant que la perspective d'un tel réchauffement menace d'une « crise de crédit induite par le climat », les marchés se réajustant « rapidement et brutalement ». MAIF. Pascal Demurger tire régulièrement la sonnette d'alarme. Il rappelle que le principal risque des assureurs est de « ne plus pouvoir faire leur métier » : 11 milliards d'euros de sinistres climatiques en France sur la seule année 2022, et désormais « la moitié des maisons individuelles exposée à la sécheresse ». Il prévient que 10 à 15 % du territoire métropolitain pourrait devenir inassurable, et que les assureurs n'auront d'autre choix que de se retirer des zones les plus exposées. Quand les catastrophes deviennent trop fréquentes, les primes explosent ou les garanties disparaissent. Allianz. C'est peut-être le plus frontal. Günther Thallinger, membre du directoire, explique que dès 1,5 °C à 3 °C de réchauffement, les primes nécessaires excèdent ce que les clients peuvent payer : « le calcul ne tient plus, des régions entières deviennent inassurables ». Il évoque un climate-induced credit crunch, car sans assurance il n'y a plus de crédit : pas de prêt immobilier, pas de construction, pas d'investissement. À +3 °C, ajoute-t-il, les dommages climatiques ne peuvent plus être ni assurés, ni couverts par les gouvernements, ni même adaptés. Ce qui signifierait « plus de prêts hypothécaires, plus de nouveaux projets immobiliers, plus de stabilité financière ».

LA CHAÎNE DES DOMINOS Le mécanisme est simple, et c'est ce qui le rend inquiétant. • Les sinistres climatiques augmentent. • Les assureurs relèvent fortement les primes, ou retirent leurs couvertures. • L'assurance devient inabordable ou indisponible sur certains territoires. • Sans assurance, plus de prêt hypothécaire. • Sans prêt, la valeur des biens chute. • La chute de valeur déclenche des défauts, puis une crise immobilière, puis un risque financier systémique. Le Centre for International Environmental Law résume la séquence d'une formule : no insurance = no mortgage = no home. Une étude de l'université de Loughborough documente le même enchaînement : quand la couverture disparaît, la valeur des biens s'effondre, l'accès au crédit se ferme, et le risque de crise financière augmente.
POURQUOI CE SUJET EST SOUS-ESTIMÉ Parce qu'il ne ressemble pas à un problème climatique. On visualise une inondation, un incendie, une sécheresse. On ne visualise pas un contrat d'assurance qui n'est plus proposé. Pourtant, c'est probablement par là que le dérèglement climatique touchera le plus directement l'économie des pays riches. Pas par la destruction physique, mais par le retrait du mécanisme qui permettait d'absorber cette destruction. Entre 2015 et 2020, Santé publique France chiffrait déjà l'ensemble des impacts sanitaires des seules canicules entre 22 et 37 milliards d'euros. Ce n'est qu'une ligne du bilan. CE QUE CELA CHANGE POUR LES DÉCISIONS D'AUJOURD'HUI Trois conséquences pratiques. Pour un dirigeant. Le risque climatique n'est plus un sujet de reporting extra-financier. C'est un risque d'assurabilité de ses actifs, de ses sites industriels, de sa chaîne d'approvisionnement. Une usine située dans une zone qui deviendra inassurable perd sa valeur bien avant d'être inondée. Pour un particulier. Acheter un bien immobilier aujourd'hui dans une zone exposée au retrait-gonflement des argiles, au recul du trait de côte ou au risque d'inondation revient à parier sur la disponibilité d'une assurance dans vingt ans. Les plans de prévention des risques naturels de sa commune sont consultables. Pour un citoyen. Cela déplace le débat. On peut discuter du coût d'une politique climatique. On peut plus difficilement discuter du coût d'un système économique dans lequel plus rien n'est finançable.
À RETENIR • L'assurance est ce qui rend le risque supportable. Elle ne fonctionne que si le sinistre reste exceptionnel. • Les dirigeants d'AXA, de la MAIF et d'Allianz alertent tous sur le même seuil : entre +2 °C et +3 °C, des régions entières deviennent inassurables. • Sans assurance, plus de crédit. Sans crédit, plus de valeur immobilière, plus d'investissement, plus de stabilité financière. • La MAIF évoque 10 à 15 % du territoire métropolitain potentiellement inassurable. • Un bien inassurable est un bien non finançable. Quand ce domino tombe, c'est toute l'économie qui vacille.

Que faire ?

• Intégrer l'assurabilité dans l'analyse de risque d'une entreprise, au même titre que la conformité ou l'approvisionnement. • Vérifier l'exposition d'un bien immobilier aux risques naturels avant achat, via les plans de prévention consultables en mairie et sur Géorisques. • Considérer la prévention comme un investissement financier, pas comme une dépense environnementale. • Pour les décideurs financiers : exiger des données extra-financières granulaires et comparables sur les actifs détenus. C'est exactement ce que la CSRD devait fournir.

Aller plus loin

Ce chapitre est tiré d’un livre.


« Climat : Démêler le vrai du flou ! » passe 20 idées reçues au crible, en 70 infographies. Il est préfacé par François Gemenne, auteur principal pour le GIEC, et édité par Tana Editions (groupe Editis).


Couverture du livre Climat : Démêler le vrai du flou !

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