⛏️ Magnequench, ou comment l'Occident a offert sa filière à la Chine
Catégorie
Ressources et métaux
Auteur
Maximilien Petitgenet
Temps de lecture
5 Minutes


Maximilien Petitgenet
Fondateur
On présente souvent la dépendance aux terres rares comme une fatalité géologique. Elle est le résultat de décisions humaines, prises à des dates précises, par des acteurs identifiés. En voici la chronologie. 1992 : LA DOCTRINE Deng Xiaoping formule la stratégie en une phrase devenue célèbre : « Les terres rares sont à la Chine ce que le pétrole est au Moyen-Orient. » Ce n'est pas une métaphore de circonstance. C'est une doctrine industrielle, qui va être appliquée méthodiquement pendant trois décennies sur l'ensemble de la chaîne de valeur : extraction, séparation chimique, raffinage, fabrication d'alliages, production d'aimants. Chaque maillon compte. On peut extraire du minerai sans savoir en faire un aimant. C'est justement là que la Chine a concentré son effort. 1986-1995 : LE FLEURON AMÉRICAIN En 1986, General Motors crée dans l'Indiana une filiale nommée Magnequench, spécialisée dans la fabrication d'aimants permanents à base de terres rares. C'est alors le leader mondial de la filière, détenteur du savoir-faire sur les aimants NdFeB — néodyme-fer-bore — qui équipent aujourd'hui aussi bien des moteurs électriques que des systèmes de guidage militaires. En 1995, un consortium d'investisseurs rachète Magnequench pour 56 millions de dollars. Ce consortium inclut deux entreprises chinoises liées aux gendres de Deng Xiaoping. Le gouvernement américain ne formule aucune objection. 2001 : LE TRANSFERT Six ans après le rachat, l'usine de l'Indiana ferme. Les équipements sont transférés à Tianjin et à Ningbo. Les brevets partent avec les machines. La première puissance militaire mondiale se retrouve dépendante de Pékin pour des composants d'aimants utilisés jusque dans ses avions de combat F-35.

ANNÉES 2010 : LA VARIANTE JAPONAISE Le scénario s'est rejoué ailleurs, sous une forme différente. La Chine s'est d'abord imposée comme fournisseur de terres rares purifiées auprès de l'industrie japonaise. Puis elle a poussé les entreprises japonaises à délocaliser une partie de leur production d'aimants sur son territoire, en conditionnant l'accès à son marché intérieur. Elle a ainsi récupéré, au début des années 2010, les dernières technologies qui lui manquaient. LE RÉSULTAT AUJOURD'HUI La Chine assure plus de 75 % de la fabrication mondiale des composants photovoltaïques, et une part comparable ou supérieure sur les terres rares raffinées et les aimants permanents. Cette concentration s'accentue plutôt qu'elle ne se réduit. La part de marché moyenne des trois premiers pays raffineurs pour les minerais clés est passée de 82 % en 2020 à 86 % en 2024. Entre 2020 et 2024, la Chine a été responsable d'environ 90 % de la croissance mondiale de l'offre raffinée pour le cobalt, le graphite et les terres rares. Et cette domination s'étend désormais à l'économie circulaire : le pays accueille les deux tiers de la croissance des capacités mondiales de recyclage de batteries depuis 2020. Les restrictions à l'exportation imposées par la Chine depuis 2023 sur le gallium, le germanium, l'antimoine ou le graphite montrent que ce levier est utilisé. LE COÛT ENVIRONNEMENTAL QUE PERSONNE NE VOULAIT PAYER Un point mérite d'être posé clairement, parce qu'il est souvent omis dans les récits sur la « prédation chinoise ». Le raffinage des terres rares est une industrie chimique lourde et sale. Les terres rares sont dispersées dans la roche, souvent mêlées à des éléments radioactifs comme le thorium ou l'uranium, ce qui rend leur séparation complexe et génère des effluents difficiles à traiter. Pendant trente ans, la Chine a assumé seule ce coût environnemental pendant que l'Occident achetait le produit fini en s'épargnant la facture écologique. Reconstruire une filière européenne signifie donc, logiquement, réinternaliser une partie de ces émissions et de cette pollution sur le sol européen. Avec une différence de taille : sous des normes bien plus strictes. L'Union européenne applique déjà, via la directive sur les émissions industrielles (IED) et le règlement REACH, des seuils de rejets et des obligations de traitement des effluents que la réglementation chinoise, plus récente et moins uniformément appliquée sur son territoire minier, n'impose pas au même degré.

LE PLAN FRANÇAIS DE 2026 La France a présenté en mai 2026 un plan national de résilience « Terres rares et aimants permanents », qui identifie trois projets sur le territoire : • Solvay, à La Rochelle : séparation d'oxydes de terres rares légères • Carester, à Lacq : terres rares lourdes, indispensables aux aimants haute performance • MagREEsource, à Grenoble : recyclage d'aimants permanents en fin de vie, avec une capacité visée de 500 tonnes par an d'ici 2029 Le gouvernement reconnaît lui-même que ce plan ne permettrait, au mieux, de couvrir qu'un quart des besoins européens en aimants permanents. Ce n'est donc pas une solution. C'est le retour d'une logique.




