📊 Le GIEC n'est pas un groupe de scientifiques
Catégorie
Les bases
Auteur
Maximilien Petitgenet
Temps de lecture
8 Minutes


Maximilien Petitgenet
Fondateur
C'est mon rituel de conférence. Je pose la question : « le GIEC, c'est qui, et ils font quoi ? » Les réponses reflètent assez bien ce qu'on en dit dans les médias : un groupe de chercheurs, qui produisent des études, donnent leur opinion en exagérant parfois, font des prévisions et des préconisations aux gouvernements, sans qu'on comprenne bien comment ça fonctionne. Rien de tout cela n'est exact. LES MEMBRES DU GIEC SONT DES ÉTATS Le GIEC — Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat — n'est ni un groupe de chercheurs ni même, paradoxalement, un groupe d'experts. C'est d'ailleurs pour cela que l'acronyme anglais n'en fait pas mention : IPCC, Intergovernmental Panel on Climate Change. Le GIEC, ce sont les 195 pays de l'ONU. Ce sont les États du monde qui en sont membres, qui votent son budget, qui désignent ses responsables, et qui valident chaque étape du travail en assemblée plénière. Ce n'est ni une ONG, ni un laboratoire de recherche, ni un think tank militant. Pour rédiger les rapports, le GIEC désigne ensuite des scientifiques bénévoles — environ 800 pour le dernier rapport — choisis dans un souci de diversité des profils. Bénévoles, parce qu'ils ne travaillent pas « au GIEC ». Ce sont des chercheurs, professeurs d'université, ingénieurs, climatologues, économistes, glaciologues, qui ont un vrai métier à côté. Ce point a une conséquence directe sur la crédibilité du dispositif : ces personnes n'ont rien à gagner à truquer un rapport. Leur réputation professionnelle se construit ailleurs, dans leurs publications et leur enseignement. Le GIEC ne leur apporte ni salaire, ni promotion, ni laboratoire. LE GIEC NE PRODUIT AUCUNE CONNAISSANCE C'est la confusion la plus répandue. Le GIEC ne fait pas de recherche. Il ne publie aucune étude, ne construit aucun modèle climatique, ne mène aucune expérience. Son rôle est différent, et plus important : il rassemble l'ensemble des études sur le climat publiées dans des revues à comité de lecture — donc déjà jugées sérieuses par les pairs — pour les évaluer et les synthétiser. L'ampleur du travail donne le vertige. Pour un seul des trois volets du sixième rapport d'évaluation, celui consacré aux impacts, à l'adaptation et à la vulnérabilité, 270 auteurs venus de 67 pays ont dépouillé plus de 34 000 publications scientifiques évaluées par les pairs. Et ce n'est qu'un tiers du rapport. Le travail des auteurs consiste à distinguer deux cas. Ce qui converge. Quand des dizaines d'équipes indépendantes, avec des méthodes différentes, dans des pays différents, aboutissent aux mêmes ordres de grandeur, on est face à un fait scientifique solide. Le rapport le formule comme tel, avec un degré de confiance associé selon un vocabulaire de l'incertitude que le GIEC a lui-même codifié. Ce qui ne converge pas. Quand les modèles se contredisent ou que les incertitudes restent trop grandes, le rapport le dit aussi, noir sur blanc : niveau de confiance faible, fourchettes larges, désaccords persistants. Le GIEC n'invente pas de consensus là où il n'y en a pas. Un rapport du GIEC n'est donc pas « l'avis du GIEC » au sens où l'on parlerait de l'avis d'un expert isolé. C'est un état des lieux de ce sur quoi la communauté scientifique internationale s'accorde, ou ne s'accorde pas.

NI PRÉVISION, NI PRÉCONISATION Troisième point, à l'origine de la majorité des malentendus. Le GIEC ne prédit rien et ne recommande rien. Les auteurs répètent une formule pour résumer leur mandat : leurs travaux doivent être policy relevant, but not policy prescriptive. Pertinents pour les politiques publiques, jamais prescriptifs. Il faut distinguer deux notions systématiquement confondues. Une prévision est une affirmation du type « nous pensons que le climat va se réchauffer de X degrés ». C'est ce que fait un météorologue quand il annonce la pluie demain à Lyon. Un scénario est un raisonnement conditionnel : « si l'humanité continue à émettre sur la même tendance, alors le climat se réchauffera de X degrés ». C'est pour cette raison que les rapports présentent toujours plusieurs scénarios en parallèle, des plus optimistes aux plus pessimistes, sans jamais trancher celui qui se réalisera. Ce choix ne relève pas de la science, mais des décisions politiques, économiques et sociales que prendront les États. Quand la communauté scientifique a abandonné, en 2026, l'un des scénarios les plus pessimistes envisagés dix ans plus tôt, de nombreuses voix ont prétendu que l'ONU reconnaissait s'être trompée. Il s'agissait simplement de constater que le scénario « business as usual » n'avait pas été suivi, parce que les politiques climatiques n'ont pas été nulles entre 2015 et 2026. Dans le dernier rapport, cinq scénarios étaient étudiés : il était par définition impossible de suivre les cinq à la fois. UNE RELECTURE OUVERTE, AVEC OBLIGATION DE RÉPONSE Quatrième point, décisif pour couper court à l'idée d'un GIEC en vase clos. Les auteurs principaux rédigent un premier jet (first order draft), soumis à l'ensemble de la communauté scientifique mondiale, y compris non membre du GIEC. N'importe quelle personne qualifiée peut commenter, et le GIEC a l'obligation de répondre à tous les commentaires. Un second jet est ensuite préparé, puis soumis à nouveau, cette fois aux experts extérieurs et aux représentants des gouvernements. Des review editors, indépendants des auteurs, ont pour mission unique de vérifier que chaque commentaire reçoit une réponse motivée. Les volumes donnent une idée du filtrage. Pour le seul volet « impacts, adaptation et vulnérabilité » du sixième rapport : 16 348 commentaires traités au premier jet, 40 293 au second. Sur l'ensemble du cycle : plus de 300 000 commentaires, plus de 1 000 rédacteurs mobilisés, 85 000 publications passées en revue. Et ce n'est pas cosmétique : chaque commentaire et chaque réponse sont rendus publics après publication. N'importe qui peut vérifier, après coup, qu'une remarque a bien été traitée, et comment. C'est l'inverse d'une boîte noire.

L'APPROBATION LIGNE PAR LIGNE Cinquième point, le plus spectaculaire, et le moins connu du grand public. Une fois le rapport complet finalisé, un « résumé à l'intention des décideurs » en est extrait : une trentaine de pages, dans un langage plus accessible que le rapport complet, qui fait souvent plusieurs milliers de pages. Ce résumé est soumis à une session plénière où siègent les délégations de tous les États membres. Et là, chaque phrase est examinée, discutée, et doit être approuvée par l'ensemble des délégations présentes avant d'entrer dans le texte final. Les délégations peuvent demander des ajouts, des reformulations, des suppressions, mais la décision finale sur la validité scientifique reste aux auteurs du rapport complet, qui doivent garantir la fidélité du résumé. En cas de désaccord irréductible, on retire la phrase, on ne la falsifie pas. Regardez qui est autour de la table : la Corée du Nord, le Venezuela, l'Arabie saoudite, les États-Unis, la France, la Chine, la Russie, l'Inde. Des pays qui, sur à peu près tous les autres sujets de la diplomatie mondiale, ne s'accordent sur rien. Il suffirait qu'un seul État bloque le consensus pour qu'une phrase soit amendée ou retirée. Que ces rapports sortent malgré cette diversité géopolitique signifie une chose : l'état de la science est à ce point solide que même les délégations qui auraient tout intérêt à le minimiser n'ont pas trouvé matière à le contester sur le fond. Même les pays dont toute l'économie repose sur l'extraction d'énergies fossiles valident chaque virgule. COMMENT SAIT-ON QUE C'EST NOUS ? La réponse ne repose pas sur une preuve unique, mais sur la convergence d'indices indépendants. La vitesse. Le climat a toujours varié, personne ne prétend le contraire. Mais les carottes de glace montrent que le réchauffement observé depuis 1970 est plus rapide que pendant toute autre période depuis des millénaires, et les mécanismes naturels connus ne l'expliquent pas. La signature chimique. Le carbone fossile n'a pas la même composition isotopique que celui qui circule naturellement entre l'air, les plantes et les océans : il est totalement dépourvu de carbone 14, isotope qui disparaît en quelques dizaines de milliers d'années, bien moins que l'âge du charbon ou du pétrole. Or la composition du CO₂ atmosphérique a mesurablement dérivé vers cette signature fossile depuis l'ère industrielle. C'est une empreinte digitale. La signature verticale. Si le Soleil brillait plus fort, toutes les couches de l'atmosphère se réchaufferaient ensemble. On observe l'inverse : la troposphère se réchauffe pendant que la stratosphère se refroidit. C'est exactement la signature d'un effet de serre renforcé, et c'est incompatible avec une origine solaire. Les études qui ont cherché à isoler la part du Soleil concluent à environ 10 % sur le XXᵉ siècle, et 1,6 % sur la période 1955-2005. Les modèles. Alimentés uniquement avec les causes naturelles connues — Soleil, volcans, cycles orbitaux — ils ne reproduisent pas le réchauffement observé depuis 1950. Avec les émissions humaines, la correspondance devient excellente, pour la température comme pour la hausse du niveau des mers, le recul de la banquise et le réchauffement des océans. C'est ce faisceau qui permet au GIEC d'écrire que l'influence humaine sur le réchauffement est sans équivoque. Indépendamment de lui, une étude de 2013 portant sur près de 12 000 articles concluait que 97,1 % soutenaient l'origine humaine. Une actualisation de 2021, sur plus de 88 000 études parues entre 2012 et 2020, a fait grimper ce taux au-delà de 99 %.




