🌍 En matière d'environnement, le bon sens n'existe pas
Catégorie
Les bases
Auteur
Maximilien Petitgenet
Temps de lecture
6 Minutes


Maximilien Petitgenet
Fondateur
« Pas très écolo, ta voiture électrique, avec ses batteries. » « L'important, c'est de manger local. » « On va manquer de terres rares. » Ces phrases, je les entends depuis des années : à l'arrière d'un taxi, dans le bureau d'un élu, à la machine à café d'une entreprise, dans la bouche de journalistes qui se disent engagés. Elles ont un point commun. Elles sonnent juste. Et elles sont fausses. LE PROBLÈME NE VIENT PAS DE CEUX QUI « N'Y CONNAISSENT RIEN » Je calcule des empreintes carbone depuis des années, pour des entreprises et des collectivités. Le reste du temps, je suis sur scène, quelques dizaines de conférences par an, devant des salariés, des dirigeants, des élus, des étudiants. À chaque session de questions-réponses, je sais presque mot pour mot ce qui va tomber. Le plus frappant, c'est d'où viennent ces questions. Pas seulement des cyniques ou des indifférents. Les personnes sensibilisées, sincèrement engagées, celles qui se disent écolos et qui le sont souvent, tombent exactement dans les mêmes pièges. Trois maux expliquent ce phénomène. 1. LA CONFUSION DES CONCEPTS On mélange allègrement la pollution de l'air et le réchauffement climatique. L'énergie et l'électricité. La puissance et l'énergie consommée. Le prélèvement d'eau et la consommation d'eau. Les terres rares et les métaux critiques. Ces confusions ne sont pas des chicaneries de vocabulaire. Elles produisent des décisions. Quand un économiste réputé propose de « taxer les plus gros pollueurs pour lutter contre le changement climatique », il propose une mesure qui, si elle vise des polluants locaux, n'aura aucun effet sur la concentration de CO₂ dans l'atmosphère. La mesure sera populaire, coûteuse, et sans résultat. Et quand elle échouera, les citoyens en concluront qu'on a encore payé pour rien.

2. LA CÉCITÉ FACE AUX ORDRES DE GRANDEUR C'est le mal le plus répandu, et le plus coûteux. Un ordre de grandeur, ce n'est pas une approximation vague. C'est la capacité à savoir, en quelques secondes, si l'on parle de dizaines, de milliers ou de millions. Sans cette gymnastique, impossible de hiérarchiser quoi que ce soit. Prenons un exemple concret. Additionnez tous les petits gestes qu'on nous recommande : trier ses déchets, éteindre les veilles, prendre une gourde, réduire ses impressions, couper le robinet, supprimer ses mails. Faites-les tous, parfaitement, pendant une année entière. Vous obtenez environ 100 kg de CO₂e économisés. Or, pour tenir une trajectoire compatible avec l'Accord de Paris, un Français moyen doit passer d'environ 10 tonnes à 2 tonnes. L'écart à combler est de 8 000 kg. Un seul aller-retour Paris-Bali émet 5 500 kg. Cinquante ans de petits gestes, effacés en un vol. Dire que « chaque geste compte » n'est pas complètement faux. Mais certains gestes comptent pour à peu près rien, et d'autres sont déterminants. Les mettre sur le même plan est le meilleur moyen de perdre du temps. 3. LES CROYANCES ÉRIGÉES EN VÉRITÉS « Manger local, c'est meilleur pour le climat. » « Les batteries de voitures électriques ne se recyclent pas. » « L'Allemagne a rouvert ses centrales à charbon. » « Nous ingérons une carte bancaire en plastique par semaine. » Ces phrases circulent partout. Elles sont reprises par des médias sérieux, des ONG, des responsables politiques. Elles sont fausses, incomplètes ou fallacieuses. Et une fois entrées dans la tête, elles servent de fondation à tout le raisonnement qui suit. J'Y AI CRU MOI AUSSI Pendant des années, j'ai fait mes courses avec la certitude tranquille du devoir accompli : local, de saison, circuit court. Puis j'ai calculé l'empreinte carbone d'un repas. Le transport pesait quelques pourcents. L'élevage, l'essentiel. Mon panier de producteur du coin, chargé de viande et de fromage, pesait plus lourd que celui d'un végétarien approvisionné à l'autre bout de la planète. Mes dizaines de petits gestes, du tri des déchets à l'extinction minutieuse des appareils en veille en passant par mes trajets courts à vélo, j'aurais pu les reproduire pendant des siècles sans compenser mon trajet annuel en avion. J'ai mis un moment à l'admettre. Découvrir qu'on a été rigoureux sur le mauvais critère est une expérience désagréable.

L'ILLUSION RASSURANTE D'AGIR Presque tout le monde est persuadé de « ne pas beaucoup polluer » parce qu'il « fait attention ». On trie scrupuleusement ses déchets, on achète son entrecôte au producteur du coin, on éteint la lumière en sortant de la pièce. Au fond, c'est du bon sens. Sauf qu'en matière d'environnement, le bon sens n'existe pas. Se fier à son intuition mène à des décisions absurdes, parfois contre-productives. On se concentre sur des broutilles climatiques tout en se trompant massivement sur les choix à fort impact : l'alimentation, le véhicule, le lieu de vie, le mode de chauffage. LA BONNE NOUVELLE Tout cela se démêle. Et assez facilement. En conférence, j'ai vu des salles entières basculer en moins d'une heure. Face aux données, la plupart des gens acceptent le décalage entre leurs préjugés et les faits, et ils y prennent souvent du plaisir. Ce basculement n'a rien d'anecdotique. Un dirigeant qui voit enfin où se situent ses émissions réoriente ses investissements. Un élu qui a les bons ordres de grandeur cesse d'arbitrer selon des croyances. Un consommateur qui sait quelles actions pèsent arrête de s'épuiser sur celles dont l'impact est négligeable.



