🛁 La baignoire : pourquoi les températures ne baissent pas quand les émissions baissent
Catégorie
Les bases
Auteur
Maximilien Petitgenet
Temps de lecture
5 Minutes


Maximilien Petitgenet
Fondateur
« Bonne nouvelle, les émissions baissent, c'est encourageant, les températures vont logiquement baisser. » C'est logique. C'est faux. Et cette erreur est probablement celle qui coûte le plus cher politiquement. L'IMAGE DE LA BAIGNOIRE Le CO₂ se comporte comme de l'eau qui s'accumule dans une baignoire. • L'eau qui sort du robinet, ce sont les émissions mondiales. C'est un flux. • Le niveau d'eau dans la baignoire, c'est la concentration de CO₂ dans l'atmosphère. C'est un stock. • Le petit trou d'évacuation, ce sont les puits naturels : océans, végétation. C'est un flux qui fait décroître le stock. Tant que le robinet coule plus vite que l'eau ne s'évacue, le niveau monte. C'est exactement ce qui se passe dans l'atmosphère. Aujourd'hui, les puits naturels absorbent environ la moitié de nos émissions annuelles. Conséquence directe : même si le monde réduit ses émissions de 20 %, 40 %, 60 %, tant qu'elles ne sont pas à zéro, le CO₂ continue de s'accumuler. Et tant qu'il s'accumule, le réchauffement augmente. LE CO₂ RESTE LONGTEMPS Le dioxyde de carbone est un gaz très stable. Il ne se décompose pas spontanément et réagit peu avec d'autres composés. Une partie est absorbée par les plantes et les océans, mais ce retrait est lent. Les ordres de grandeur à retenir : • Environ 50 % de ce qui est émis aujourd'hui sera toujours présent dans 100 ans • Environ 25 % dans 1 000 ans • Environ 12,5 % dans 10 000 ans Une fraction disparaît vite, en quelques dizaines d'années. Une autre reste pendant des siècles, voire des millénaires. C'est ce qui explique deux choses. D'abord, que les émissions d'il y a 50, 100 ou 150 ans réchauffent encore aujourd'hui — et c'est aussi pour cela que la responsabilité historique compte autant que les émissions courantes. Ensuite, que réduire les émissions ralentit l'augmentation de la température, sans l'arrêter.

QUAND LA TEMPÉRATURE SE STABILISE-T-ELLE ? Pas quand les émissions diminuent. Pas quand elles diminuent fortement. Pas même quand elles deviennent très faibles. La stabilisation arrive uniquement quand les émissions nettes atteignent zéro. C'est ce qu'on appelle le net zéro. Et à partir de ce moment-là, la température cesse d'augmenter. Elle ne redescend pas spontanément : le CO₂ déjà présent continue de jouer son rôle. LE MOMENT DE BASCULE SUR UN PLATEAU TÉLÉ Le 19 juin 2026, sur BFMTV, Apolline de Malherbe interroge Jean-Marc Jancovici. A. de M. : Donc, ce matin, vous nous dites que les 40 degrés qu'on a passés déjà hier, le fait qu'on passe de plus en plus tôt et de plus en plus haut des records, ça ne va que continuer pendant quoi ? Au moins 10 ans ? JMJ : Ça va continuer jusqu'à temps que les émissions ne soient pas nulles. A. de M. : Donc, pendant beaucoup plus que 10 ans !? JMJ : Oui. A. de M. : On fait quoi en attendant ? JMJ : Il faut baisser les émissions le plus vite possible. L'échange dure trente secondes. Il résume tout le sujet, et il montre à quel point cette notion reste absente du débat public, y compris chez des journalistes qui traitent le climat régulièrement.

CE QUE « STABILISER » VEUT VRAIMENT DIRE Il faut mesurer ce que cela implique. Stabiliser la température ne signifie pas un retour à la normale. Cela signifie que nous sommes bloqués au niveau atteint. Si l'on stabilise la planète à +3 °C, on hérite d'un monde à +3 °C. Un monde de méga-canicules, de mégafeux, d'effondrements d'écosystèmes. Pas pendant un été. Pendant des siècles. Pour refroidir, il ne suffirait pas d'atteindre zéro : il faudrait ensuite retirer du CO₂ de l'atmosphère. Ce qui demandera du temps, des écosystèmes en bonne santé, et des technologies qui ne sont pas au point. POURQUOI C'EST IMPORTANT POLITIQUEMENT Cette confusion produit deux dérives symétriques. Le triomphalisme. Quand un gouvernement annonce une baisse des émissions et parle d'« année historiquement bonne », il laisse entendre qu'on va dans la bonne direction et que ce n'est plus qu'une question de temps. Une bonne nouvelle sur le flux n'est pas encore une bonne nouvelle sur la température. La promesse d'inversion. Les formules du type « inverser la courbe du changement climatique » ou « ces produits permettent d'inverser le changement climatique » sont physiquement impossibles au sens où elles sont comprises. Elles servent souvent à vendre de la compensation carbone comme si elle annulait une émission. Une émission compensée reste une émission. Tant que le robinet coule plus vite que l'évacuation, le niveau monte.




