⚡ L'Allemagne n'est pas retournée au charbon (et c'était quand même une erreur)

Catégorie

Énergie

Auteur

Maximilien Petitgenet

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6 Minutes

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Maximilien Petitgenet

Fondateur

« Quand les Allemands ont fermé leurs centrales nucléaires, ils ont rouvert toutes leurs centrales à charbon. » Le raisonnement paraît imparable : puisqu'elle s'est privée du nucléaire, elle a bien fallu compenser. C'est logique. C'est faux. Et le vrai reproche à faire à l'Allemagne est ailleurs. LE RETRAIT DU NUCLÉAIRE, EN CHIFFRES La trajectoire s'étale sur plus de vingt ans. Elle commence en 2002 avec la première loi de sortie négociée par la coalition sociaux-démocrates / Verts. À cette date, les centrales nucléaires produisent environ 170 TWh, soit près de 30 % de l'électricité du pays. Une production stable, continue, pilotable : le « ruban » indispensable à l'industrie lourde allemande. Le vrai choc survient en 2011. Après Fukushima, le gouvernement Merkel décrète l'arrêt immédiat des huit réacteurs les plus anciens. En un an, la production nucléaire chute de 140,6 TWh à environ 100 TWh. La baisse est ensuite quasi continue jusqu'en avril 2023, date d'arrêt des derniers réacteurs. En 2024, le chiffre est sans appel : 0 TWh. Pour la première fois depuis les années 1960, l'Allemagne ne produit plus un seul kilowattheure nucléaire. L'ampleur du retrait est considérable. En deux décennies, l'Allemagne a retiré de son réseau l'équivalent de la production électrique annuelle d'un pays comme la Pologne. La question n'est donc pas idéologique, elle est physique : qu'est-ce qui a remplacé ces 170 TWh décarbonés ? LA RÉPONSE : LES RENOUVELABLES En 2002, les énergies renouvelables représentaient moins de 8 % de la production allemande. En 2024, elles atteignent 286 TWh, soit 58 % de la production brute. Un chiffre résume le basculement : l'éolien seul (139 TWh) produit désormais plus que l'ensemble des centrales à charbon (108 TWh). Sur les vingt dernières années, l'Allemagne a réduit simultanément le nucléaire, le charbon et le pétrole, stabilisé le gaz, pendant que les renouvelables progressaient fortement. Ce sont bien les renouvelables qui ont remplacé le nucléaire.

D'OÙ VIENT LE MYTHE De deux moments précis. 2011-2013. Après l'arrêt des huit réacteurs, la production charbonnière augmente et atteint un pic secondaire autour de 288 TWh en 2013. À cette époque, le prix du CO₂ sur le marché européen est dérisoire, environ 5 € la tonne. Dans ces conditions, le charbon est plus compétitif que le gaz pour compenser rapidement la perte, et c'est lui qui a été choisi. Ce rebond existe. Il est court. Dès 2014, la tendance s'inverse, et le déclin s'accélère à partir de 2018 avec la réforme du marché européen du carbone. En 2020, la production charbonnière a déjà chuté de plus de moitié par rapport à 2002. 2022. La guerre en Ukraine provoque une crise majeure du gaz. Berlin réactive temporairement des centrales à charbon placées en réserve stratégique pour économiser le gaz. La production remonte à 181 TWh. Ce mouvement a été très largement présenté comme un « retour au charbon ». C'était explicitement une mesure de sauvegarde en temps de guerre, annoncée comme temporaire, et traitée comme telle. Dès que la pression sur le gaz retombe, le charbon replonge : -30 % en un an en 2023, puis environ 108 TWh en 2024, un niveau historiquement bas, équivalent à celui de 1957. Deux rebonds conjoncturels, extraits de leur contexte, ont suffi à fabriquer un récit durable. LE VRAI REPROCHE Une fois ce constat posé, une question demeure, et elle est légitime : l'Allemagne aurait-elle pu décarboner plus vite en conservant son parc nucléaire ? Plusieurs travaux académiques ont modélisé ce contrefactuel. L'exercice ne consiste pas à réécrire l'histoire, mais à comparer la trajectoire suivie avec une trajectoire alternative reposant sur des hypothèses réalistes. Le scénario : l'Allemagne conserve ses capacités nucléaires de 2010, et développe les renouvelables au rythme effectivement observé. • Production nucléaire maintenue : environ 140 TWh • Renouvelables : environ 280 TWh, comme dans la trajectoire réelle • Total bas-carbone : environ 420 TWh • Consommation électrique totale en 2023 : environ 520 TWh • Solde à couvrir par du fossile : environ 100 TWh Or dans la réalité, l'Allemagne a produit environ 204 TWh d'électricité fossile en 2023. Le maintien du nucléaire aurait donc permis de réduire de plus de moitié cette production fossile résiduelle. Dans ce cadre, le charbon — lignite et houille confondus — aurait pu être quasi totalement éliminé du mix dès le début des années 2020, le gaz conservant un rôle résiduel de flexibilité.
CE QUE CE CHOIX A COÛTÉ Les études estiment le surplus d'émissions lié à la sortie progressive du nucléaire à environ 36 millions de tonnes de CO₂ par an en moyenne sur la période. Cumulé entre 2011 et 2023, cela représente plusieurs centaines de millions de tonnes évitables. Sur le plan sanitaire, le recours prolongé au charbon a entraîné une pollution atmosphérique locale significative — particules fines, oxydes d'azote, dioxyde de soufre. Les mêmes travaux estiment le coût social annuel de cette pollution à environ 12 milliards de dollars, en intégrant la mortalité prématurée et les maladies respiratoires. Sur le plan économique, le maintien du parc existant combiné à des investissements ciblés aurait pu représenter jusqu'à 332 milliards d'euros d'économies pour des objectifs climatiques comparables. Ce chiffre demande de la prudence, les coûts du nouveau nucléaire étant eux-mêmes incertains, mais il donne l'ordre de grandeur de l'effort consenti pour remplacer une infrastructure bas-carbone existante plutôt que de l'articuler avec le développement des renouvelables. C'est ici que se situe la vraie critique écologique. L'Allemagne a fait le choix politique de traiter le nucléaire comme une urgence prioritaire, avant le charbon. La croissance des renouvelables a d'abord servi à sortir du nucléaire, et seulement ensuite à réduire le charbon. D'un point de vue strictement climatique, cette hiérarchisation est plus que contestable.
DEPUIS 2023 : LES IMPORTATIONS Depuis la fermeture des derniers réacteurs, l'Allemagne est devenue importatrice nette d'électricité : 11,7 TWh en 2023, près de 25 TWh en 2024. C'est parfois présenté comme la preuve d'un échec. Deux nuances s'imposent. D'abord l'ordre de grandeur : ces importations représentent environ 5 % de la consommation électrique totale. Ensuite la nature du phénomène. Il s'agit avant tout d'un arbitrage de marché : importer de l'électricité décarbonée voisine est parfois moins coûteux que de produire localement à partir de centrales fossiles soumises au prix du CO₂. Mais c'est bien parce que le mix repose encore en partie sur le gaz et le charbon que l'équation économique est défavorable. Enfin, une part significative de la baisse des émissions observée en 2023 s'explique par une diminution de la demande électrique (-5,4 %), liée au ralentissement économique et à la baisse de la production industrielle. Cette baisse n'est pas nécessairement structurelle : une reprise industrielle soutenue renforcerait le rôle du gaz et des importations. À RETENIR • L'Allemagne n'a pas relancé le charbon après être sortie du nucléaire. Sur vingt ans, elle a réduit les deux en même temps. • En 2002 : 170 TWh de nucléaire, presque rien en éolien et solaire. En 2024 : 0 TWh de nucléaire, 286 TWh de renouvelables. • L'éolien seul produit désormais plus que toutes les centrales à charbon réunies. • Le mythe vient de deux rebonds conjoncturels : 2011-2013 avec un prix du CO₂ à 5 €, et 2022 avec la crise du gaz. • Le vrai reproche est ailleurs : en sortant du nucléaire avant le charbon, l'Allemagne a rendu sa trajectoire climatique plus lente, plus coûteuse et plus contrainte.

Que faire ?

• Regarder la trajectoire complète plutôt qu'un instant isolé. C'est la règle générale, valable bien au-delà de ce dossier. • Distinguer une mesure d'urgence temporaire d'un choix structurel, en vérifiant ce qui s'est passé les années suivantes. • Ne pas conclure de ce cas que le nucléaire est la réponse unique : le débat porte sur l'ordre des priorités, pas sur la supériorité d'une filière. • Retenir le principe applicable partout : sortir en premier de ce qui émet le plus.

Aller plus loin

Ce chapitre est tiré d’un livre.


« Climat : Démêler le vrai du flou ! » passe 20 idées reçues au crible, en 70 infographies. Il est préfacé par François Gemenne, auteur principal pour le GIEC, et édité par Tana Editions (groupe Editis).


Couverture du livre Climat : Démêler le vrai du flou !

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